L’actualité migratoire est en ce moment focalisée sur le passage tant attendu des Cigognes noires. Mais il y a aussi des migrateurs plus petits et moins rares qui peuvent aussi attirer l’attention. Lundi 3 août, ce sont un minimum de 17 Piérides de la rave (Pieris rapae) qui sont passées en migration au point de vue, survolant le Parc du nord vers le sud, pour ensuite traverser la baie de Somme. 

Ce papillon blanc aux taches noires sur les ailes (deux taches postdiscles à l’aile antérieure pour la femelle, une seule pour le mâle) est bien connu des jardiniers… et de leurs choux, dont rafole sa goulue petite chenille verte aux points jaunes sur les flancs.  

Cette piéride, très commune, est connue pour effectuer des migrations régulières et directionnelles, se déplaçant vers le nord en avril mai, et vers le sud en août septembre. Ces déplacements de papillons adultes renforcent l’extension de populations et permettent de coloniser de nouveaux territoires, ou de fuir localement des conditions défavorables. L’espèce est prolifique : elle peut développer 3 à 5 générations sur l’année en fonction de son aire de répartition. Elle hiverne à l’état de chrysalide.

Si vous voulez conjuguer une bonne potée de choux et des vols enjoués de papillons dans le jardin, un petit truc : choisissez de sacrifier quelques choux repiqués à l’écart du potager, où vous transporterez régulièrement les chenilles de piérides qui boulottent votre production réservée de délicieux crucifères… Chacun aura ainsi son restaurant et son plaisir des yeux ! 

Même si l’espèce est encore très abondante, rappelons-nous le sort du Gazé (Aporia crataegi), cet autre papillon blanc veiné de noir, lui aussi de la famille dynamique des Pieridae. Il était abondant dans la Somme dans les années 1960, et je l’ai encore connu enfant dans la vallée des Evoissons. Il est aujourd’hui très probablement éteint dans notre région… et c’est avec plaisir que je l’ai revu cet été, dans la vallée de la Tarentaise à 1600 mètres d’altitude dans une friche de prunelliers et d’aubépine… Bien loin de nos larris picards…

Texte : Philippe Carruette / Illustration : Cécile Carbonnier

Les fourmis sont des insectes sociaux qui s’organisent autour de leur reine afin d’assurer une reproduction optimale.

À première vue, elles ne volent pas : ce sont des insectes rampants – qui se déplacent en marchant sur le sol –  pour la plupart d’entre elles. Néanmoins, durant certaines périodes, les futures reines que l’on appelle les “gynes” et certains mâles vont disposer d’une durée très courte dans leur vie où ils vont pouvoir voler afin de quitter la colonie pour en fonder une nouvelle dans le but de se reproduire : on appelle cela l’essaimage. 

C’est un phénomène essentiel pour l’expansion des colonies de fourmis. Ce dernier se produit généralement au printemps et en été avec des conditions climatiques favorables. Les températures douces et les journées ensoleillées, après une pluie ou un orage, sont particulièrement propices à l’essaimage. La raison serait due à un sol mouillé plus facile à creuser pour les reines. De plus, l’essaimage est souvent synchronisé entre une même espèce de fourmis, ce qui assure le croisement entre mâles et femelles de colonies différentes.

L’accouplement a lieu dans les airs et une fois la reproduction faite, les mâles meurent dans les 24h car ils ne disposent pas de cavité buccale pour se nourrir. Les reines, quant à elles, perdent leurs ailes ou se les arrachent pour ensuite se précipiter sous terre afin de fonder leur propre colonie, où elles y resteront de 15 à 30 ans, en pondant des œufs tous les jours et en ne sortant jamais pour la grande majorité d’entre elles… Sympa la vie de château…

Durant cette période, ces fourmis sont très vulnérables ; et gare aux profiteurs qui ont flairé la bonne affaire pour se faire un festin de roi… Sur la photo et la vidéo, un Phragmite des joncs profite du buffet à volonté !

-> Buffet de fourmis pour ce Phragmite des joncs

Le terme d’essaimage est plus communément utilisé pour les abeilles, lorsque la reine et une partie des abeilles, l’essaim, quittent la ruche d’origine pour former une nouvelle colonie dans un endroit différent, et ainsi permettre un meilleur brassage génétique et une meilleure diffusion de l’espèce. La colonie mère ne se retrouve néanmoins pas sans reine puisqu’elle conserve des cellules royales dans lesquelles une nouvelle “souveraine” naîtra pour assurer la continuité de la colonie.

Texte et vidéo : Baptiste Mimaud / Photo : Soizic Maillet

C’est entre mai et juillet que l’on peut croiser le Drile jaunâtre (Drilus flavescens) dans la végétation des bords de sentiers et des saules bas du Parc. Avec sa fine pilosité brun jaunâtre et ses antennes en forme de ramure comme des bois, ce petit coléoptère a des allures (avec beaucoup d’imagination…) de cerf élaphe… Mais en tout petit, puisqu’il mesure de 4 à 9 mm et, de plus, il vole parfaitement ! 

Ces antennes peignées, attributs du mâle, lui servent à détecter les phéromones des femelles. Ces dames aptères sont encore bien plus originales et n’ont vraiment rien à voir avec leur compagnon d’un instant. Bien plus discrètes, elles gardent l’aspect d’une larve particulièrement carnivore : un profil de “géante” de 2 cm de long  au corps brun roux couvert de poils durs avec des mandibules acérées avec trois paires de vraies pattes, et des pseudo pattes tout aussi velues. Rien de bien glamour… du moins à nos yeux ! Si on la touche elle se met en boule, rappelant la tactique du hérisson ! 

Son but dans la vie ? Grimper sur le dos d’un escargot où elle se fixe grâce à une ventouse au bout de son abdomen. D’abord elle essaie avec bien des efforts de le traîner à l’abri ou de l’enterrer partiellement.  Elle finit lentement par pénétrer dans la coquille où elle émet des enzymes digestives et autres neurotoxines pour consommer le mollusque. Elle passe par cinq stades de mue dans des coquilles de taille différente (un vrai Bernard l’Hermite terrestre !) et y passe l’hiver avant de pondre au printemps, quand la métamorphose est complète, pour une vie cette fois bien courte de quelques semaines. 

Cela rappelle la biologie de la femelle de lampyre -le fameux ver luisant qui parasite lui aussi les escargots. Le monde éthologique des insectes est vraiment étonnant… et mérite notre attention un instant, ou plus si affinités…

Texte : Philippe Carruette / Illustrations : Cécile Carbonnier, Clémence Crognier, Lucie Ligault

Au milieu des ficaires en bordure de berge dans le petit parcours, un coléoptère noir brillant se déplace bien tranquillement… pour ne pas dire lentement, broutant ces fleurs jaunes. En comparaison, question déplacement, le capricorne Lamie tisserand c’est Usain Bolt ! La forme boudinée de l’abdomen, ses courtes élytres sombres et lisses, la base du pronotum avec une dépression transversale en font un Méloé violacé (Meloe violaceus). Les femelles aux antennes droites et au “bedon” hypertrophié font jusqu’à 30 mm, contre 10 mm pour les mâles aux antennes coudées, un peu plus “slims”… mais tout aussi lents ! Sous ces élytres  réduites qui n’offrent aucune protection au reste du corps, deux vestiges d’ailes… mais le Méloé ne vole pas ! 

S’il se sent menacé, une saignée réflexe fait suinter des  articulations une goutte jaune orangé huileuse d’hémolymphe, l’équivalent de notre sang chez les insectes. Les coléoptères timarques, appelés populairement “crache-sang”, font de même. Ce liquide est toxique, contenant de la cantharidine. Il faut éviter de le manipuler, cette toxine pouvant provoquer des cloques sur la peau. 

Dans les campagnes d’autrefois, où l’on avait l’habitude d’observer ses voisins du vivant, on nommait le méloé “enfle-boeuf”, car les bovins pouvaient ingérer l’insecte dans l’herbe ou le foin et cela avait pour effet de créer des inflammations intestinales faisant gonfler le bétail ! Des intoxications mortelles sont connues sur les chevaux, les vétérinaires estimant qu’une dose de 5 grammes de cantharidine peut leur être mortelle, provoquant des cloques sur les voies gastro-intestinales et urinaires. Mais comme vous n’avez pas l’intention de faire un barbecue avec notre lourdaude rondouillarde, pas d’inquiétude !

Son cousin, le Méloé printanier (Meloe proscarabeus)

Outre sa morphologie, son cycle de reproduction fait de cette bestiole une créature des plus surprenantes. C’est un coléoptère parasite d’hyménoptères avec 6 stades larvaires s’étalant sur… un an ! Au départ, notre femelle pond dans le sol par paquets de 2500 à 4000 œufs (on comprend mieux maintenant son embonpoint !). 

La larve qui sort de l’oeuf n’a pas du tout l’aspect du tradionnel ver blanc boudiné (sans truffe !). Elle serait du genre speed, un aspect plutôt de perce-oreille avec trois grosses griffes plates lui permettant de grimper au sommet des fleurs, notamment les ombellifères. Et là, postée sur son donjon, elle attend son taxi en la personne d’une abeille solitaire – qui construit son propre nid, mais vit en société – de type osmie ou andrène. Elle peut attendre ainsi un mois en jeûnant que le bus passe ! Et quand l’abeille arrive enfin, la larve de méloé s’accroche sur son dos (merci les pinces plates) direction la cellule de reproduction de la conductrice volante. 

Tout d’abord l’auto-stoppeuse mange l’œuf de l’abeille puis se nourrit des réserves de nectar, pollen ou miel. Elle se transforme alors en une larve plus classique, pour devenir une nymphe qui passera ainsi l’hiver. 

Et pour terminer sur la vie surprenante et finalement trépidante de notre méloé, sachez qu’en 2014 des ornithologues espagnols ont publié une étude étonnante révélant que des mâles de Grande Outarde consomment de manière modérée des méloés. Cela serait bénéfique à leur état de santé, notamment comme vermifuge contre les parasites intestinaux. Cet état de santé favorable serait perçu par les femelles lors du choix des mâles lors de la parade !  

Si l’espèce est commune chez nous, elle est protégée en Belgique où elle devient plus rare, cet insecte ayant des tendances plutôt méridionales.

Texte : Philippe Carruette / Illustrations : Benjamin Blondel, Cécile Carbonnier

Il existe plus de 750 espèces de noctuelles en France : cette grande famille de papillons nocturnes,  souvent ternes – voire moches, diront certains – mérite néanmoins un instant d’admiration. 

La Noctuelle aréolée (Xylocampa areola) est souvent la première de sortie, active de fin février à mai dans le nord de la France, et de novembre à mai au sud de la Loire. On dit que c’est une espèce hivernale, et vernale pour nous (liée au printemps… j’ai cherché dans le dictionnaire, mon IA papier !). Elle se repose souvent de jour sur une écorce ou un mur ensoleillé, allongée comme si elle était morte ! Sa parure grise, toujours harmonieuse, nous rappelle les teintes d’un lichen ou d’une brindille fatiguée. Ses pattes poilues et sa “coiffure” lui donnent de face une allure sympathique. 

Il faut vraiment un œil exercé pour la découvrir : au Parc, elle fut observée pour la toute première fois le 2 mars dernier, posée sur le poteau d’une ganivelle en châtaignier bordant un chemin. La femelle va pondre ses œufs blancs gris, auréolés au sommet, surtout sur le chèvrefeuille. Les chenilles s’y alimenteront la nuit et attendront sous forme de chrysalide dans le sol le printemps prochain pour devenir papillons.

Si on consulte le remarquable ouvrage L’Atlas des Papillons de nuit du Nord-Pas-de-Calais de Georges Orhant et Serge Wambeke (un cadeau de Noël, et pas que, pour ceux qui veulent connaître ces étonnants papillons si diversifiés !) l’espèce est peu commune dans le nord de la France. On la retrouve surtout sur les chênaies sableuses.

En ces premiers beaux jours de mars, notre Noctuelle aréolée – classe comme nom de famille ! – va faire vibrer ses ailes avant le décollage, technique pour réchauffer son hémolymphe (équivalent du sang pour les insectes) et doper son capital énergétique, pour vite repartir dans son anonymat… jusqu’ à votre prochaine rencontre !

Texte : Philippe Carruette / Illustrations : Cécile Carbonnier

On a l’habitude de penser que les papillons nocturnes sont ternes, sans couleur dans leurs habits majoritairement gris, en un mot… moches. Les sphinx font souvent exception, mais pas qu’eux, loin de là ! La Citronnelle rouillée (Opisthograptis luteolata) de la familles Géométridae est ainsi d’une couleur générale jaune citron – même les pattes ! – lui donnant des allures de papillon diurne comme le Citron. Sur le bord antérieur des ailes, des taches rouille justifient son nom. Les Britanniques la nomment  Brimstone moth, le papillon nocturne “couleur de soufre”.

À l’inverse de l’imago, la chenille justifie tout de même nos préjugés, en étant toute grise et terne, de la couleur d’un rameau avec une étrange excroissance sur le 3ème segment abdominal. Cela accentue peut-être cet aspect de brindille avec un bourgeon, comme parfaite tenue de camouflage. Elle se nourrit en effet de feuilles sur les arbres fruitiers, les saules, les épineux, sans vraiment commettre de dégâts vu sa faible densité. Deux générations se succèdent, avec une hibernation à l’état de nymphe et plus rarement de chenille.

La Citronnelle rouillée est commune en France et notre région, sans être vraiment abondante, même si elle peut être souvent observée de jour.

Texte et illustration : Philippe Carruette

Nous voici arrivés au terme de ce safari à la rencontre des petites bêtes de la Réserve naturelle de la Baie de Somme. Pour ce cinquième et ultime chapitre de notre Little Five, allons à la découverte du Rhinocéros du Marquenterre – à un préfixe près, puisque la vedette de ces lignes se nomme Aproceros. 

Pour le trouver, il nous faudra partir en quête d’un noble végétal à l’écorce fissurée et aux feuilles dentées étonnamment dissymétriques, qui peuplait autrefois les campagnes d’Europe ; arbre de justice trônant en roi sur les places publiques, et dont la silhouette majestueuse s’érigeait au milieu des pâtures où il offrait de l’ombre au bétail. Sa disparition massive laisse les paysages d’aujourd’hui orphelins, et le voici aussi fragile et menacé que le Rhinocéros des savanes africaines : c’est l’Orme. 

Tragédie en zigzag

Blotti entre les aulnes et les saules bordant les allées du Parc, un rare survivant dévoile sa ramure. Approchons-nous discrètement pour l’observer de plus près… 

C’est le cœur serré que nous découvrons l’écorce déformée, cruellement flétrie, de ses jeunes rameaux normalement lisses, où l’on distingue quelques stries noires, blessures funestes qui ne cicatriseront pas. Le diagnostic est sans appel : notre ami est atteint de graphiose, cette maladie fongique responsable de l’effondrement dramatique des populations d’ormes depuis les années 1970. 

En cause, un minuscule insecte vecteur de l’infection, le scolyte (Scolytus scolytus), qui raffole de son bois : en creusant des galeries pour y déposer ses œufs, il inocule les spores d’un champignon (Ophiostoma ulmi) trop gourmand, obstruant les vaisseaux transportant l’eau vers les branches supérieures. Déjà ses feuilles s’enroulent, se crispent, prenant un aspect cassant. Incapable de faire circuler le précieux liquide vital, l’arbre se dessèchera peu à peu… 

Mais une tragédie se succédant à une autre, voici qu’un nouveau péril menace notre bel orme. Un indice : cette incision dans le limbe d’une de ses feuilles, dont les courbures évoquent les méandres d’un fleuve infime et sans eau. C’est là qu’entre en jeu le personnage central de ce drame… À peine perceptible tant sa couleur verte la rend mimétique, on la devine pourtant, épousant l’ondulation de son œuvre : voici la larve de la Tenthrède zigzag de l’orme (Aproceros leucopoda). 

Terreur dans les frondaisons 

Avec sa trombine toute ronde bordée de deux bandes noires, son corps potelé d’abord grisâtre puis vert tendre, muni de six pattes riquiqui et de huit paires de fausses pattes comme autant de petites ventouses, nous lui donnerions le bon Dieu sans confession… Et pourtant !

Durant les six stades larvaires que comprend sa croissance, cette petite goulue n’a de cesse d’accroître son entreprise méticuleuse de défoliation caractérisée. Jour après jour, la feuille dont elle se délecte se réduit comme peau de chagrin : l’entaille insignifiante en forme de zigzag qu’elle laisse après son premier passage, aussi esthétique qu’un ru guilleret serpentant dans le bocage, se transforme peu à peu en une rivière aux larges bords, jusqu’à devenir une plaie béante comme la découpure d’une baie profonde. Bientôt, le limbe aura totalement disparu, et seule subsistera la nervure centrale de la feuille. 

Après 15 à 18 jours de repas continu, la goinfre se tisse un cocon de soie. En fonction de la période de l’année, il prendra diverses formes. En été, c’est une structure toute légère et finement réticulée, soigneusement accrochée à la végétation ; à la fin de l’automne, le fourreau est bien plus épais, opaque, caché dans la litière du sol afin de survivre aux frimas de la saison froide. 

C’est dans cet écrin protecteur que la larve se nymphosera. Or contrairement à ce que sa bouille de chenille pourrait laisser penser, elle ne se métamorphosera pas en papillon, mais deviendra une minuscule guêpe de la famille des Argidae, un groupe d’insectes appartenant au vaste sous-ordre des Symphytes, ou “mouches-à-scie”. Leur particularité ? Ce sont de tout petits hyménoptères dépourvus de la fameuse… taille de guêpe ! 

Ainsi, notre “fausse chenille” deviendra dans quelques jours, une semaine à peine, une délicate petite créature mesurant tout juste six millimètres, au corps noir brillant contrastant avec ses pattes couleur crème – d’où son épithète leucopoda, “aux pieds blancs”. Son thorax portera quatre ailes enfumées aux nervures sombres. Et sur sa tête, deux antennes composées de trois articles la guideront dans le vaste monde… 

Vierge féconde

Mais comment un être à la grâce si fragile peut-il incarner la terreur des ormes ? Par quel prodige un tout petit insecte, qui ne vit guère plus de six jours à l’état imaginal (c’est-à-dire adulte), est-il devenu cette redoutable menace ?

Contrairement au rhinocéros qui ne fait qu’un seul et unique petit tous les trois ans, après une gestation de 15 mois, la Tenthrède zigzag de l’orme est une espèce formidablement prolifique. Et pour cause ! Sitôt émergée, elle s’empresse de pondre jusqu’à 50 œufs sur le bord dentelé des feuilles d’orme, infimes billes vert d’eau d’à peine un millimètre, qui donneront 4 à 8 jours plus tard autant de petites ogresses.  

Mais le problème ne s’arrête pas là : en effet, l’espèce est multivoltine, et peut produire de quatre à six générations par an ! Présentes du printemps à l’automne, à chaque mois de la période de croissance de l’orme, elles ne laissent donc aucun répit au pauvre arbre qui, sitôt qu’il aura produit ses feuilles, se les verra dévorées par les gloutonnes, s’affaiblissant toujours plus…

La cause de cette prolifération spectaculaire et effrénée ? Notre petite guêpe est une pucelle qui n’a pas besoin de trouver de partenaire pour engendrer sa descendance : elle se multiplie par parthénogénèse – littéralement, “création vierge”. Ce mode de reproduction monoparental, indépendant de toute sexualité, permet à la femelle de générer un individu à partir d’un gamète non fécondé. 

Et cela représente un avantage certain dans la course à la conquête d’un nouvel habitat : pas besoin de s’investir dans la recherche hasardeuse, chronophage, voire périlleuse, d’un compagnon ! De ce fait, aucun coût énergétique n’est investi dans les parades nuptiales : ni sérénade nocturne si peu discrète, ni danse voluptueuse harassante, ni invitation au restaurant ô combien dispendieuse… 

Pitié pour l’auto-stoppeuse

Certes, ce mode de reproduction limite la diversité génétique de notre tenthrède, et pourrait à terme aboutir à un “cul-de-sac” évolutif la rendant particulièrement vulnérable aux changements environnementaux. 

Mais la petite a de la ressource ! Pour preuve son incroyable épopée depuis les confins de l’Orient… Originaire d’Asie, elle s’est rapidement étendue en Europe de l’est, puis a continué son chemin, traçant sa route jusqu’en France, où elle débarqua en 2017. La première donnée attestée en Picardie date de 2018, dans l’Oise. Mais sa conquête de l’Ouest ne s’arrête pas là : en 2020, des entomologistes d’Amérique du nord l’ont vue poser ses valises au Canada. Ormes du Nouveau Monde, tremblez… 

Rapidement classée comme espèce exotique envahissante, la guêpe fait l’objet de toutes les attentions. Toutefois, il est important de noter que les connaissances la concernant sont encore fragmentaires : il est donc difficile de mesurer l’impact qu’elle aura sur les populations d’ormes. 

Certes, sa prolifération inquiète, et nous aurions tendance à lui jeter la pierre ; celle-là même que nous avons catapultée sur le scolyte et sur la graphiose. Mais ne nous trompons pas trop vite de cible… Si sa forte capacité de vol – donc de dispersion – lui permet de conquérir de nouveaux arbres en un temps record, ne croyez pas qu’elle ait fait le déplacement depuis la Chine méridionale jusque dans les prairies du Marquenterre à la simple force de ses petites ailes ! 

Car la voyageuse a fait de l’auto-stop, et ce sont les camions et les voitures des humains qui l’ont menée ici et là. En effet, les chercheurs ont remarqué que les ormes, souvent solitaires, situés sur les aires d’autoroute où s’arrêtent les véhicules en transit depuis l’Europe centrale, étaient particulièrement défoliés. À l’instar des autres espèces invasives qui peuplent le monde, elle n’a pas choisi d’être ballottée à tout va, et s’en sort comme elle peut, là où elle peut, s’adaptant au bouleversement climatique, à la destruction des habitats, aux pollutions et à la surexploitation des ressources – ces drames responsables du déclin de la biodiversité.

Il nous reste néanmoins un espoir : que les larves pulpeuses de cette guêpe entrent rapidement au menu de prédateurs divers, oiseaux de bon augure ou patientes araignées, afin qu’elle s’intègre à l’équilibre des écosystèmes. Ainsi, la tragédie en cinq actes qui se déroule sous nos yeux curieux pourrait très bien se transformer en une joyeuse comédie. Alors : à nous de jouer !

*******

Nous espérons que cette aventure au ras du sol vous aura plu… Et pour vous replonger dans les épisodes précédents, suivez les liens !

Little Five, épisode n°1 : Le Lion du Marquenterre

Little Five, épisode n°2 : Le Léopard du Marquenterre

Little Five, épisode n°3 : Le Buffle du Marquenterre

Little Five, épisode n°4 : L’Eléphant du Marquenterre

Texte et illustrations : Cécile Carbonnier

Vous n’êtes pas sans savoir que le Parc du Marquenterre se situe dans la Réserve naturelle nationale de la Baie de Somme, et comme dans la majorité des réserves de nombreux inventaires sont réalisés, notamment des inventaires entomologiques. Ils ont permis de découvrir de nombreuses espèces d’insectes présentes sur notre territoire, mais 5 ordres restent encore peu connus : les Hyménoptères, les Hémiptères, les Diptères, les Névroptères et les Mécoptères. En effet, ce sont des ordres avec de très nombreuses espèces et bien que nous en ayons déjà observé certaines, nous savons qu’il en manque encore de nombreuses. Vous trouverez ci-dessous une rapide présentation de ces 5 ordres d’insectes.

Les Hyménoptères

Les Hyménoptères sont un ordre très diversifié avec plus de 120 000 espèces décrites dans le monde (MNHN). On y retrouve les abeilles, les guêpes, les fourmis, les frelons et les mouches à scie. Le nom Hymenoptera provient du grec ancien hymen (membrane) et pteron (aile) : cela fait référence à leurs quatre ailes membraneuses reliées entre elles par des petits crochets nommés hamuli. Au cours de leur cycle de vie, ils subissent une métamorphose complète – ils sont holométaboles – avec quatre stades : œuf, larve, nymphe et adulte. Au sein des Hyménoptères, on retrouve plusieurs régimes alimentaires : pollinisateurs, parasitoïdes, prédateurs, phytophages, décomposeurs.

Les Hémiptères

Les Hémiptères sont un ordre comprenant plus de 100 000 espèces décrites dans le monde (MNHN). On y retrouve les cigales, les pucerons, les cochenilles et les punaises. Le nom Hemiptera provient du grec ancien et signifie « demi-ailé » : en effet, pour la plupart des espèces de cet ordre, les deux premières paires d’ailes sont transformées en hémiélytres. Ils ont comme particularité de posséder un rostre fin avec deux mandibules et deux maxilles pour percer le tissu des végétaux ou la peau des vertébrés et aspirer leur nourriture (phloème ou sang).

Les Diptères

Les Diptères sont un ordre également très diversifié avec plus de 150 000 espèces décrites dans le monde. On y retrouve les mouches, les syrphes, les taons, les moustiques et les moucherons. Le nom Diptère provient du fait qu’ils n’ont qu’une seule paire d’ailes (di = deux et pteron = aile), la seconde paire d’ailes est généralement atrophiée (les haltères). Au sein des Diptères, on retrouve plusieurs régimes alimentaires : pollinisateurs (consommation de pollen), coprophages (consommation de matière fécale), nécrophages détritiphages (consommation de débris végétaux, animaux ou fongiques), ou phytophages (consommation de plantes). Ils sont encore peu étudiés, hormis les espèces jouant un rôle dans la transmission de maladies parasitaires et/ou virales (comme le moustique), certaines espèces phytophages qui s’attaquent au culture (comme les mouches des fruits) ou encore certains auxiliaires au jardin.

Les Névroptères

Les Névroptères semblent également peu diversifiés avec seulement 6 000 espèces décrites dans le monde. Ce nom provient du grec neuron, signifiant nerfs, et pteron, ailes, faisant référence à leurs ailes parées de nervures. La plupart sont des prédateurs et sont étudiés dans le cadre de la lutte biologique contre les ravageurs des cultures comme les pucerons.

Les Mécoptères

Les Mécoptères semblent peu diversifiés avec seulement 600 espèces décrites dans le monde dont 10 en France en 2009. On y retrouve les panorpes, également appelées mouches scorpions. Le nom Mecoptera provient du grec ancien mêkos signifiant longueur. Ils sont principalement carnivores ou nécrophages.

Texte et illustrations : Anaëlle Bouloy

Aller au contenu principal