Où l’on gazouille, piaille et babille sur la vie de nos chers oiseaux

On vous a souvent parlé des Mouettes mélanocéphales et de leurs voyages de globe-trotteuses. Cette année, elles n’ont pas niché au Parc, probablement à cause du manque d’individus sur la classe d’âge 2022 (grippe aviaire) et de la forte prédation sur la colonie l’année dernière. La reproduction ne fut pas reluisante non plus sur les grandes colonies belges et au nord des Pays-Bas, avec la prédation par le renard et des pluies violentes en juin. Cela a fait descendre de nombreux adultes encore en couple, qui se sont arrêtés quelques instants au Marquenterre, avant de continuer vers la Bretagne, la côte atlantique ou… ailleurs ! Cela fut l’occasion de noter quelques bagues et de voyager avec elles…

  • Bague blanche 3200 : Baguée adulte le 13 mai 2018 sur la colonie du port d’Anvers (usine Total) en Belgique, c’est une adepte de l’estivage ou de l’hivernage en Angleterre dès sa prime jeunesse. Et elle choisit l’île de Wight (le Deauville britannique !) dès le 8 novembre 2018. Elle revient sur la colonie d’Anvers dès le 3 mars 2019. Elle est en Angleterre sur Wight du 14 au 31 juillet et le 25 septembre sur le port de Pagham dans le West Sussex. Elle revient le 2 mars 2021 à Anvers (ponctualité belge !) et elle réveillonne à Portland dans le Dorset  du 24 décembre 2021 au 6 janvier 2022, puis retour sur l’île de Wight du 18 juillet au 17 novembre. En 2023, elle est sur la colonie de Beveren du 21 au 27 mars puis sur la colonie de Terneuzen aux Pays-Bas du 10 avril au 15 avril. Hivernage en janvier 2025 sur Wight. Elle est nicheuse sur Terneuzen jusqu’au 10 juin, et le 14  juin 2025 elle est Marquenterre en couple, laissant supposer un échec de reproduction.
  • Bague blanche 3841 : Bagué poussin le 9 juin 2018, également à l’usine Total à Anvers. Escapade anglaise aussi pour lui sur la superbe réserve  RSPB de Mismere dans le Suffolk les 28 et 29 mai 2019. Le 29 octobre 2019, il est sur l’île d’Oléron en Charente-maritime. Hivernage en Espagne le 3 février 2020 en Galice à la Corogne. Du 26 juillet au 11 août 2020, de nouveau un court séjour outre Manche à Folkestone dans le Kent. Hivernage à Gijon dans les Asturies espagnoles le 6 février 2021, le 19 mars 2021 il passe en France à Ciboure dans les Pyrénées-Atlantiques. Le 29 novembre 2021, retour à Gijon. En 2022, un seul contact toujours à Gijon. Puis il disparaît des longues-vues jusqu’au 12 au 16 mars 2025, où il est observé sur la colonie de Blois dans le Loire-et-Cher. Il est noté au Parc du Marquenterre le 14 juin 2025 ; là aussi cela laisse penser à un échec de reproduction.
  • Bague blanche 3JJL alias JiJi : Bagué lui aussi à Anvers adulte le 14 mai 2015. Il hiverne dès sa première année dans le Finistère (Plovan, île de Molène, Le Conquet, Douarnenez…) et en 2016 où il arrive dès le 29 juillet. En 2017, il est le 31 janvier à Ploumoguer (Finistère) et le 8 avril il revient à Anvers pour nicher. Il retrouve le Finistère à Plouénan dès le 30 juillet 2017 pour hiverner (Saint Nic,) comme en 2019 (Ploumoguer, Le Conquet). Petite et courte escapade anglaise le 11 avril au port de Langstone. En 2020, même halte en Angleterre sur l’île de Wight le 17 mars et le 09 juillet sur la plage de Zeebruges, laissant supposer que l’oiseau a peut-être niché en Belgique. Et le traditionnel hivernage breton à partir du 9 juillet  jusqu’au 1er février 2021 au Conquet. Le 26 février, il est au port de Langstone dans le Hampshire. Ce passage par l’Angleterre laisse supposer un trajet direct au-dessus de la Manche depuis la Bretagne, avant de regagner ensuite peut-être les colonies belges ou hollandaises en vol ouest est par le détroit ? Le 24 août 2021, nouveau passage par l’Angleterre au port de Chichester dans le West Sussex, et hivernage à Saint Nic dans le Finistère. Hivernage au Conquet en 2022 et toujours la même stratégie migratoire : le 8 mars 2022 il est au port de Langstone, puis hivernage au Conquet jusqu’au janvier 2023 où le séjour anglais est un peu plus long, du 27 mars au 3 avril 2023 au port de Langstone, pour un retour dans le Finistère à partir du 19 octobre 2023. Une seule donnée en 2024, le 6 novembre à Saint Nic (Finistère) tout comme en 2025 où il est au Parc du Marquenterre le 13 juin, dans la vague d’oiseaux qui arrive en lien avec les échecs sur les colonies du Benelux.

Texte : Philippe Carruette / Illustration : Alexander Hiley

Elle est arrivée sans un bruit. Une silhouette sombre, discrète, presque invisible dans les pannes et les roselières du Parc du Marquenterre, jeudi 17 juillet.

Cette Cigogne noire (Ciconia nigra), baguée Y2214, s’est laissé guider par les courants. Elle passe ses journées à se nourrir des amphibiens et divers autres insectes pendant sa halte migratoire. Il s’agit de sa première migration : son bec est jaune à la base et tire vers le noir, tout comme ses pattes, et nous indique qu’elle est née ce printemps 2025. Celui-ci deviendra complètement rouge, comme celui de sa cousine la Cigogne blanche, d’ici une année. 

Cette juvénile se laisse observer sans difficultés, à l’entrée du Parc, sur ses nouvelles zones humides juste avant le parking, voire devant la terrasse du restaurant ! Pour le plus grand plaisir des visiteurs et de l’équipe, qui se ravissent d’un tel spectacle.  

Contrairement à sa cousine blanche qui parade sur les toits des villages, la Cigogne noire préfère les recoins oubliés, les forêts profondes et les marais tranquilles. De nature plus discrète, il n’est pas commun d’en observer d’aussi près. Ce n’est pas la première Cigogne noire de l’année, 4 ou 5 individus ont déjà survolé le Parc au cours de leur migration vers le sud, pour rejoindre leur site d’hivernage, probablement au Parc national du Diawling en Mauritanie ou encore au Parc national du Djoudj au Sénégal.

Nous espérons la revoir chaque année au cours de sa longue vie (20 ans environ), sa bague nous permettant de la reconnaître plus facilement. Le programme de baguage auquel elle appartient est celui de BeBirds, en Belgique, qui étudie comme nous, les mouvements des oiseaux migrateurs, leurs destinations, leurs comportements…

On lui souhaite bon vent et rendez-vous l’année prochaine, cette fois avec un bec rouge ! 

Texte : Maurine Lebeau / Illustrations : Stephen Larooze

 

Il est des oiseaux que l’on prend bien du plaisir à revoir. Pas en tant qu’espèce rare et exceptionnelle, mais en tant qu’individu. Un peu comme une vieille connaissance que l’on ne voit qu’une fois par an, lors d’une fête de famille ou d’une réunion de club… naturaliste, bien entendu. 

Grâce à son cortège de bagues couleur RW-LO (bagues rouge et blanche à la patte gauche et vert pistache et orange à la patte droite, bague métal Muséum sur le tarse) on reconnaît bien “notre” Barge à queue noire, grande habituée du Parc en migration postnuptiale. C’est un superbe mâle bagué adulte sur son site de reproduction, dans le comté de Arnessysla à Grimsnes, au sud de l’Islande, le 13 juillet 2011 ; lieu grandiose de chutes d’eau, volcans et landes au sud-est de Reykjavik…  

Chaque année, sans aucune exception, elle revient au Parc du Marquenterre en migration postnuptiale. Elle est contactée généralement en juillet (le 11 en 2022, le 12 en 2017 et 2023, le 19 en 2014, le 25 en 2021, le 27 en 2016, le 29 en 2020), en août (le 3 en 2018, le 10 en 2019, le 20 en 2011, le 18 en 2013, le 30 en 2015),  voire septembre (2 septembre 2012). En 2024, nous la retrouvons pour la première fois le 8 juillet, date la plus précoce de retour : a-t-il échoué dans sa reproduction ? Mais cette précocité se retrouve d’ailleurs ces toutes dernières années : conséquence des changements climatiques qui font migrer l’oiseau plus tôt pour la nidification ? 

Son séjour estival sur le parc se prolonge jusqu’à la fin de l’automne, montrant la qualité nutritionnelle du lieu pour l’espèce. Elle nous quitte au plus tard le 26 novembre 2011 et le 17 novembre 2013, mais le plus souvent début octobre.

On ignore totalement où elle passe l’hiver, sauf dans deux cas : le 31 décembre 2015 elle est présente sur le Parc, et le 9 janvier 2023 dans la baie du Mont-Saint-Michel dans la Manche.

En migration pré-nuptiale, l’oiseau est observé uniquement aux Pays-Bas, surtout dans la région d’Ouderkerk (Noord Holland). Ce trajet est le plus fréquenté en matière de haltes migratoires avant de gagner l’Angleterre, l’Ecosse puis l’Islande. Il arrive aux Pays-Bas au plus tôt le 1er février 2023, et repart au plus tard le 8 avril 2023, soit deux mois de halte nourricière indispensable pour gagner le site de reproduction en pleine forme. 

On constate que plus cet oiseau arrive tôt aux Pays-Bas, plus il repart tard. Les dates de retour de printemps en Islande sont peu nombreuses, mais montrent tout de même une grande régularité : 21 avril 2012, 15 avril 2018 et 2019, 14 avril 2022. 2013 fait exception avec un contact le 5 juin, mais cette année-là, le printemps fut particulièrement froid et pluvieux dans toute l’Europe ! 

Au-delà de tout l’intérêt scientifique remarquable du baguage, il y a aussi ce fort côté émotionnel de connaître et reconnaître un individu, et de partager ce plaisir des yeux humains avec tant d’autres Européens qui partagent cette passion du vivant migrateur, par delà les frontières ; enfin, il nous offre une image de l’Islande que je ne connaîtrai sûrement jamais. Alors à bientôt LO, ici ou ailleurs ! 

 *Clin d’œil au grand Jacques Brel avec sa chanson « Mathide » parue en 1964.

Texte : Philippe Carruette / Illustration : Alexander Hiley

Le jeudi 12 juin, un chevalier peu commun fait son apparition sur le Parc du Marquenterre au poste 2. Il s’agit du Chevalier stagnatile (Tringa stagnatilis). Sa silhouette gracile et fine fait penser à une Échasse blanche (Himantopus himantopus) juvénile, si l’on regarde rapidement. Mais si l’on se concentre d’un peu plus près sur les détails, on peut noter un fort contraste entre le manteau (dessus des ailes) gris pâle intensément moucheté de noir, et la poitrine et le ventre blanc. Son bec fin comme une aiguille n’est pas légèrement incurvé vers le haut, et les pattes jaunes le distinguent du Chevalier aboyeur (Tringa nebularia). Il est également doté d’un sourcil blanc bien prononcé.

Sur le Parc, il n’a pas été observé de 1973 à 1984. Il y a eu cinq observations de 1985 à 1992, bien “équilibrées” entre les deux passages migratoires : 1 le 23 avril 1992, 1 les 11 et 12 mai 1985, 1 début mai 1986, 1 le 29 juillet 1989, 1 du 5 au 18 août 1992. De 1994 à 2021, les observations s’intensifient – liées à l’extension de la population nicheuse vers l’ouest en Finlande et en Pologne – mais restent très irrégulières : 1 du 27 juin au 12 septembre 1990,  1 du 8 au 28 juillet 1994, 1 le 15 août et 2 le 16 août 1994, 1 immature  du 27 juin au 14 août 1995, 1 le 19 mai 1996, 1 les 26 et 28 juin 1997, 1 le 6 juillet, 1 le 9 août 1997,  1 du 31 août au 2 septembre 2009, 1 le 12 septembre 1994. Les  migrateurs de printemps sont à l’inverse maintenant devenus plus rares : 1 du 23 mars 2003 au 20 avril 2003, 1 le 4 avril 2015, 1 le 12 mai 2021.

D’un point de vue de son biotope, ce chevalier se reproduit dans les marais et la taïga du centre de l’Eurasie, de l’est de la Biélorussie au lac Baïkal. Stagnatile vient du latin stagnatilis signifiant “étang d’eau non courante”. Il niche en petites colonies ou seul, à proximité de l’eau, sur un monticule tapissé d’herbes sèches. La femelle y pond trois à cinq œufs que les deux adultes couvent à tour de rôle. Les juvéniles seront capables de se reproduire dès l’année d’après.

Le Chevalier stagnatile balaie le fond de l’eau en sondant la vase à la recherche de néréis (vers de vase) et d’insectes. Habituellement solitaire, il peut être aperçu sur les zones riches en nourriture en compagnie d’autres échassiers. C’est un grand migrateur passant par l’est de l’Europe et hivernant en Afrique de l’Est et dans le sud du Moyen-Orient

Texte et illustration : Foucauld Bouriez 

 

Fin juin, la campagne de baguage au nid des poussins de Cigogne blanche bat son plein en Picardie et dans le Pas-de-Calais, le Nord et la Seine-Maritime. Un programme personnel dirigé par Christophe Hildebrand a été obtenu auprès du Muséum de Paris pour continuer à baguer ces grands échassiers qui ne le sont plus ailleurs en France. La population du Nord de la France est en pleine expansion, et mérite encore d’être suivie dans son évolution et ses déplacements, tant pour les juvéniles que pour les adultes. La majorité des nids concernés sont sur des plateformes construites par l’homme pour pouvoir accéder aux poussins et les baguer, comme le font chaque année les guides naturalistes du Parc du Marquenterre, depuis près de 50 ans.

Une petite partie de la centaine de nids connus dans notre région des Hauts-de-France est visitée par les naturalistes bagueurs régionaux. Certains poussins dont les nids sont inaccessibles, trop hauts, dans des arbres morts ou situés dans des héronnières ne peuvent être bagués pour la sécurité des oiseaux… et du bagueur ! Les cigogneaux sont pesés, mesurés. Le bagueur leur pose une bague métal numérotée gravée du Centre de recherches sur la biologie des populations d’oiseaux. Une bague plastique de couleur verte avec 4 lettres blanche est rajoutée à l’autre patte pour permettre l’identification à distance des individus. 

Les jeunes sont bagués à 6 ou 7 semaines, quand la patte est bien développée et qu’ils commencent à se mettre régulièrement debout sur le nid. Quatre plumes sont récoltées pour permettre d’effectuer des analyses ADN. On ignore s’ il y a une réelle différence de sites d’hivernage entre jeunes mâles et jeunes femelles, et s’ il y a une colonisation des sites différente entre mâle et femelle. On sait par contre que la majorité de « nos » jeunes cigognes « picardes » hivernent dans le sud de l’Espagne et du Portugal (région de Faro). Récemment, un jeune bagué en 2023 à Boismont a été contacté au Maroc à Kenitra. D’autres vont plus rarement jusqu’au au Mali, en Mauritanie ou au Niger. Pour cela, ils longent les côtes françaises ou passent à l’intérieur des terres par la Mayenne, l’Indre et Loire, Les Deux Sèvres, l’Allier. 

Relativement peu de jeunes nés en Picardie reviennent nicher chez nous après avoir hiverné théoriquement deux ans plus au sud. Toutefois, de plus en plus de jeunes retournent au bout d’un an seulement en Europe. Est-ce le fait d’une détérioration des sites d’hivernage plus méridionaux ? À l’inverse, des jeunes nés et bagués en Picardie nichent maintenant en Belgique, aux Pays-Bas, en Vendée, en Loire-Atlantique et même à Colmar en Alsace !

Les nouveaux nicheurs des Hauts-de-France viennent aussi bien de Belgique et des Pays-Bas, que de Loire-Atlantique. La disparition des centres d’enfouissement, source de nourriture facile, fait que les oiseaux hivernent maintenant en moins grand nombre sur la côte picarde. Grâce aux bagues, on sait que les oiseaux se sont reportés sur les décharges du Calvados, d’Espagne autour de Madrid ou beaucoup plus près, sur celles de Dannes ou d’Avesne dans le Pas-de-Calais.

La mortalité, notamment chez les juvéniles, peu expérimentés, reste néanmoins toujours très forte, entre électrocution, sécheresses sahéliennes et multiples autres causes. Avec  le printemps doux, la nidification reste correcte cette année mais la sécheresse semble avoir fortement impacté la nidification en Alsace, en Belgique sur des milieux plus anthropisés et banalisés. 

Le nombre de poussins est totalement tributaire des ressources en nourriture. La base du régime alimentaire est composée de rongeurs, batraciens et insectes, mais tout ce qui circule sur le sol ou dans l’eau à proximité du bec est une proie potentielle. Tout comme pour le Héron cendré, les cigognes se nourrissent beaucoup dans les prairies, hauts lieux de la biodiversité, qui ne peuvent être maintenues que par la présence des agriculteurs éleveurs.

Tous ces poussins partiront en migration dans quelques jours, sans les adultes, généralement après le 20 juillet. Une partie de ces adultes partira à partir de la mi-août, après avoir effectué la mue. Tous ont impérativement besoin des courants d’air chaud pour pouvoir utiliser leur économique vol plané.

La Cigogne blanche revient de très loin. En 1979, il ne restait plus que 11 couples dans toute la France dont 9 en Alsace. Entre réintroductions, poses de plateforme de nidification, extension des populations espagnoles, hivernage de plus en plus important en Europe, les effectifs se sont progressivement bien étoffés, atteignant maintenant plus de 3200 couples. Les régions phares pour l’espèce sont la Charente-Maritime, les Landes, La Manche, et bien entendu… l’Alsace !

L’espèce a toujours niché en Picardie, certes en petit nombre, mais un nid était connu en 1837 au Crotoy. En 1944, les troupes allemandes en retraite ont mitraillé un nid à Becquerel près de Rue. Liée à la présence humaine, notamment aux prairies de fauche et d’élevage, la Cigogne blanche sauvage reste le garant de milieux ruraux diversifiés et à la biodiversité importante. Point de tradition de nidification sur le toit des maisons dans notre région où les couples installent leur gros nid en branchages surtout sur de gros arbres morts, en marais ou en pinède sur le littoral. Au Parc du Marquenterre, l’essentiel des nids est dans la forêt de pins. L’extension des effectifs continue, avec de nouveaux couples en vallée de l’Oise et dans le nord l’Aisne, et dans l’est de la Somme jusqu’à Amiens, avec un nid récent près de Conty. 

Texte et illustrations : Philippe Carruette

Le Faucon pèlerin est nicheur sur les falaises calcaires de notre littoral depuis 2001, profitant de l’augmentation des couples côté normand (Seine-maritime) à partir de 1994. 

Ces oiseaux adultes peuvent venir chasser en baie de Somme ou sur le Parc durant la période printanière, notamment lors de la naissance des jeunes. Ce rapace a un vol puissant qui lui permet de couvrir facilement de longues distances, même en période de nidification. Les proies principales sont surtout des limicoles. 

Un oiseau porteur d’un émetteur et originaire de Dunkerque a ainsi circulé entre Amiens et notre littoral. C’est néanmoins à partir de mi-juillet, avec l’envol des jeunes au plumage marron, que les observations vont se multiplier. 

Durant toute la période estivale et hivernale, des oiseaux peuvent tout aussi bien venir des populations nicheuses dans le Pas-de-Calais que d’Europe du Nord (Finlande, Suède, Allemagne du nord…) identifiables grâce à leurs bagues colorées. 

Texte : Philippe Carruette / Illustrations : Jean Bail

Le 29 mai 2024, Eugénie Liberelle, guide naturaliste au Parc du Marquenterre, repère un chant étrange de Pouillot où se mêlent les notes de deux espèces : le Pouillot véloce (Phylloscopus collybita) et le Pouillot fitis (Phylloscopus trochilus). Le 1er juin, le chant est enregistré par Cécile Carbonnier, et l’oiseau observé sur son poste de chant dans un saule.

L’oiseau commence systématiquement par les notes caractéristiques de Pouillot véloce : « tchiff tchaff », au nombre maximum de quatre, mais le plus souvent trois voire deux. Le rythme est plus lent que le chant conventionnel, et sa tonalité plus haute. Ce premier passage « véloce » semble toujours hésitant, jamais régulier, comme mal maîtrisé. Ensuite, après un très léger blanc, il enchaîne dans la lignée, de manière impeccable cette fois, par la cascade descendante du fitis. Hormis les hésitations sur les premières notes, on a affaire à la personnalisation nette d’un chant à l’autre.

Physiquement, l’oiseau est déterminé comme un Pouillot fitis, avec un plumage paraissant moins coloré de jaune, pas contrasté, mais une taille comparable, et une formule alaire longue ; toutefois les pattes semblent un peu sombres. 

Le 4 juin, nous l’observons ensemble avec Serge et Martine Deroo et Olivier Fontaine ; l’oiseau est filmé. Il semble prostré sur sa branche de chant, l’œil fermé, faisa

nt douter de son état de santé, mais son chant est particulièrement constant et audible. Est-ce dû au vent de nord-ouest assez fort, gênant la stabilité sur la branche, ou à l’épuisement de ne pas contacter de partenaire potentiel pour un oiseau célibataire ? Il fut en effet entendu toute la semaine au même endroit, à tout moment de la journée. 

Cet oiseau fréquente un milieu fortement fermé à multiples strates et peu ensoleillé, où les chanteurs de Pouillot véloce sont bien présents dès mars (plusieurs oiseaux y sont régulièrement bagués à cette période) mais peu de chanteurs de Pouillot fitis, qui sont nombreux 300 mètres plus loin sur des saulaies plus ouvertes et claires.

Le 27 juin 2024, Noé Ferrari relate l’observation d’un Pouillot fitis dont le chant comprenait aussi en début le « tchiff tchaff » du Pouillot véloce. Il mentionne deux hypothèses :

  •     Un individu hybride, ne pouvant être confirmé que par la formule alaire ;
  •     Il existe des chants aberrants chez certains Pouillots fitis avec la présence de potentiels concurrents territoriaux, qu’ils appartiennent à la même espèce ou qu’ils s’agissent de Pouillot véloce.

Pour complexifier les choses, un même individu peut combiner un changement de chant et un chant mixte. Lawn (2018) évoque une convergence de caractères pouvant résulter de changements dans les populations et dans les habitats. Dans les secteurs où les deux espèces cohabitent – c’est le cas depuis toujours sur le Parc du Marquenterre – comme à l’interface entre les boisements et les zones ouvertes, des Pouillots fitis intégreraient le chant du véloce pour tenter de le concurrencer.

À noter que quelques jours plus tard, le 10 juin, un chant complet de Pouillot fitis est bien entendu exactement sur le même arbre, poste de chant de l’oiseau au chant hybride, sans pouvoir voir l’individu…

Néanmoins, malgré une pression quotidienne d’observation sur le Parc du Marquenterre, un programme de baguage STOC au printemps de 2004 à 2011, un programme de baguage à la mangeoire jusqu’en mars, et un IKA sur le lieu même de l’observation, jamais ce type de chant n’avait été remarqué depuis 1973. Il est intéressant de remarquer qu’il est tardif – tout comme celui de Noé Ferrari le 27 juin -, alors que les premiers chants de Pouillot fitis sont traditionnellement entendus sur le Parc au plus tôt sur 52 ans le 16 mars (2017 et 2018) et en 2025 le 19 mars. 

La population de Pouillot fitis est fluctuante, mais globalement en lent déclin depuis 2015 sur le site du Marquenterre connu pour ses fortes densités (un maximum de 27 chanteurs en 2011, et 35 adultes capturés par baguage au printemps 2004). Des années noires sont notées en 2006 avec seulement 5 adultes bagués – printemps froid et pluvieux – ou en 2011 avec le même nombre de captures – mais là avec un printemps très sec ! En 2025, la densité de chanteurs est moyenne avec un maximum de 14 chanteurs le 24 avril. Ce déclin, en lien en partie avec les changements climatiques défavorables à cette espèce nordique, provoquerait-il cette modification de chant pour concurrencer le Pouillot véloce ? 

Dans les commentaires, suite à l’article de Noé Ferrari dans Ornithomedia.com, David Bismuth mentionne également un chant mixte début véloce / fin fitis entendu au printemps 2024 au Bec d’Allier (58) avec un plumage de type Fitis.

Merci à tous les guides naturalistes du Parc du Marquenterre, à Pascal Raevel, Sandrine et Serge Deroo, et Olivier Fontaine… et tous les visiteurs du Parc du Marquenterre pour avoir partagé et discuté ensemble de cette observation.

Bibliographie :

Mike Law (2018), Interspecific territoriality by mixed-singing and song-switching Willlow Warblers : a possible case of character convergence. British Birds volume 111. Pages 339-348.

Peter Clement and Norman Arlot (1995), The Chiffchaff. Hamlyn Species guides

Noé Ferrari (2024), Observation d’un Pouillot fitis au chant aberrant près d’Abbeville (Somme) en juin 2024. Ornithomedia.com le web de l’ornithologie, brève 13/07/2024.

Texte : Philippe Carruette / Enregistrement : Cécile Carbonnier / Illustration : Sandrine et Serge Deroo

Le Bécasseau de Temminck est certainement le bécasseau régulier le moins connu sur le Parc. Discret, souvent isolé, il ne paye pas de mine avec sa petite taille (17 à 32 grammes, la masse d’un Moineau domestique !) et ces couleurs ternes. On peut le confondre avec le Bécasseau minute bien plus énorme (20 à 40 grammes !), mais il est plus allongé et semble plus bas sur pattes, qui sont jaune verdâtre (noires chez le minute) ; il possède également une large bavette grise avec un dos gris terne sans teinte roussâtre. 

En migration prénuptiale, il nous vient d’Afrique de l’ouest et centrale et remonte vers les Alpes scandinaves, la Finlande du nord et la Russie, dans la taïga d’altitude et la toundra de la Sibérie côtière ; quelques couples nichent à l’extrême nord de l’Ecosse. Il migre généralement en plus petits groupes que les autres bécasseaux, et hiverne en petit nombre en Europe, mais pas en France. 

Au Parc, il est observé chaque année de mi-avril au 1er juin en migration de printemps et du 12 juillet au 12 octobre en migration postnuptiale, où il est vu en moins grand nombre, avec surtout des juvéniles isolés qui stationnent plus longtemps. Depuis le 7 mai 2025, un maximum de 6 oiseaux sont observables au poste 2 c’est presque le record du site, qui est de 7 oiseaux ensemble le 11 mai 1995 (6 les 11 mai 2001 et 14 mai 1994).

Mais qui était Temminck ? Coenraad Jacob Temminck (1778-1858) est un naturaliste et taxidermiste hollandais qui n’a pas fait d’études scientifiques au départ. En 1815, il publie le Tableau systématique des oiseaux qui se trouvent en Europe avec une classification des oiseaux qui fera référence. Son nom fut donné aussi à l’Alouette bilophe venant de Jordanie et aussi à un pouillot sibérien.

Texte : Philippe Carruette / Illustration : Foucauld Bouriez