Ce week-end de début octobre, la météo n’était guère lumineuse. Près de 330 Spatules faisaient le gros dos, bloquées dans leur migration vers la Mauritanie ; quelques Geais des chênes et Pipits farlouses tentaient bien de migrer, le vent du sud leur donnant des ailes malgré la pluie… 

La surprise nous est venue du poste 8, dans la partie terminale du Parc. Dans les prairies qui n’ont cessé d’être humides, un petit échassier au comportement étrange est repéré par Cécile Carbonnier, guide naturaliste du Parc. Il s’active de manière particulièrement “speed”, ce qui attire aussitôt l’attention. Il a un aspect de jeune Chevalier gambette aux pattes jaunes, mais en plus “dandy élégant”, avec une petite tête de sylvain aux zones inférieures claires – une petite bouille de “gentil”, comme dirait Delphine Gerdei, une autre guide du Parc – de longues pattes sveltes version “échasse raccourcie”, et un bec fin rappelant celui du Chevalier stagnatile. Il capture les insectes dans la végétation inondée à la manière de l’Aigrette garzette, en les repérant à la vue et en se précipitant sur la proie potentielle. La tête paraît sans cesse en mouvement. Un Chevalier arlequin à proximité donne une idée de la taille, entre le Chevalier sylvain et le Chevalier gambette. Moralité : c’est un puzzle vivant qui a piqué de belles caractéristiques à bien des voisins ! 

Cela va permettre de déterminer un juvénile de Chevalier à pattes jaunes (Tringa flavipes). Ce petit limicole est donc un Américain qui est né dans les tourbières et clairières des forêts boréales du Canada et d’Alaska. Un habitat semblable à son cousin le Chevalier sylvain européen. Comme tout bon limicole made in USA, il doit normalement hiverner du Golfe du Mexique à la Terre de Feu, en Amérique du Sud. Les dernières fortes dépressions sur l’Atlantique lui ont fait quelque peu dériver sa route migratrice, lui faisant traverser l’océan pour arriver au… Marquenterre ! Il s’est peut-être arrêté, entre deux, sur un bateau, avant de se reposer à Ouessant ou à Belle-Ile-en-mer comme premiers somptueux contacts avec notre vieux continent… 

Avec des vents porteurs de sud-est, les petits échassiers particulièrement puissants en vol battu, sont capables de parcourir des distances considérables sans arrêt. Des Barges rousses ne font-elles pas Alaska Nouvelle Zélande d’une seule traite, en volant 8 jours et 9 nuits sans arrêt ? Les plus fatiguées s’arrêteront dans les îles de l’archipel d’Hawaï ! En tout cas, visiteurs néophytes du site du Conservatoire du Littoral ou chevronnés venus exprès, parfois eux aussi de loin, ont pris grand plaisir en compagnie des guides naturalistes du Parc à observer de ce jeune poids plume de 80 grammes capable de traverser l’Atlantique, sans rames ni voiles mais tout de même à la force du vent. Un rayon de soleil de courage en ce week-end pluvieux. Mais ces oiseaux perdus le sont aussi pour l’espèce : isolés, il est bien plus qu’improbable qu’ils effectuent le chemin inverse vers le Nouveau Monde où il sont nés…

Chaque année, le Petit chevalier à pattes jaunes n’est observé qu’entre 3 et 10 fois en France, principalement en migration postnuptiale. En 2021, il a été vu, jusqu’à présent, à 5 reprises (Gard, Vendée, Pyrénées Atlantiques…). C’est la troisième observation sur le Parc du Marquenterre depuis sa création en 1973 (1 oiseau du 5 au 8 août 1981 et 1 le 11 juillet 1984). Il a été croisé aussi dans l’Aisne en 1978 et, plus récemment, en 2010.

Texte : Philippe Carruette / Illustrations : Pascale Bécu, Marion Mao