Grands et petits échassiers printaniers
En cette matinée ensoleillée de mi-avril, deux Grandes Aigrettes sont en pleine parade nuptiale au cœur de la héronnière, au sommet des grands pins laricios du Parc du Marquenterre. On se croirait au Moulin rouge ou dans une scène du Roi Soleil. Comme de la dentelle, les plumes du dos sont ébouriffées chez les deux oiseaux, offrant un feu d’artifice blanc aux voisins de palier que sont les cigognes, spatules et autres hérons garde-boeufs… mais aussi aux visiteurs humains du Parc depuis le poste d’observation ! En ces moments de séduction, les adultes ont aussi le bec noir (jaune pour les oiseaux immatures et hors saison de nidification). Les lores verts autour des yeux sont un subtil maquillage du plus bel effet !
La Grande Aigrette n’a pas toujours été un oiseau picard ! Les auteurs anciens comme Duchaussoy, Marcotte ou Van Kempen, témoins de l’avifaune picarde du 19ème et début du 20ème siècle, ne la connaissaient pas du tout. La première observation régionale fut celle d’un individu en baie de Somme en janvier 1978, puis un autre le 9 avril 1979 au Parc du Marquenterre. Sa protection en Europe a permis le développement des effectifs dans l’est du continent, notamment dans le delta du Danube, les grandes zones humides de Hongrie et de Pologne… et son extension vers l’ouest de l’Europe.
Elle se reproduit pour la première fois en Picardie en 2007 à Boismont dans une hêtraie. Elle a niché au Parc dans la héronnière en 2021 avec succès (2 petits) mais échoue a priori les années suivantes, notamment à cause de pluies violentes et de vent. Il semble que l’espèce n’apprécie pas les conifères comme site de prédilection pour nidifier, mais s’oriente chez nous vers les saulaies inondées.
Le Conservatoire du Littoral vient d’acquérir une superbe héronnière (non accessible au public) dans la vallée de la Somme où une soixante de couples de ces grands échassiers se reproduisent en toute tranquillité, en compagnie là aussi de Spatules blanches et de Hérons garde-boeufs… En Camargue ou en Loire-Atlantique ce sont ainsi jusqu’à 10 espèces de grands échassiers qui nichent en colonie : au-delà de l’envie d’être ensemble, c’est la tranquillité et l’aspect sécurisant de l’emplacement, proche des lieux de gagnage et aux arbres au port favorable pour supporter les nids, qui favorisent ces regroupements éphémères, le temps de donner la vie…
Accouplement de Grandes Aigrettes
Sur les lagunes saumâtres littorales ou les bas-marais d’eau douce en basse vallée des fleuves, des petits échassiers nous font partager de bien tendres et jolis moments printaniers. Les Avocettes élégantes et les échasses blanches nichent : avril est la pleine période de leurs parades nuptiales. Des moments magiques tout en élégance, toujours les pattes dans l’eau !
La femelle prend l’initiative et se tient immobile le cou tendu au ras de l’eau. Le mâle tourne autour d’elle dans une activité très stéréotypée : toilettage, coup de bec dans l’eau, allers et retours continuels… et juste avant le moment fatidique de l’accouplement, il passe avec délicatesse son bec sous le cou de la femelle. Toute cette mise en scène romantique se termine par un croisé de bec… comme un bref bisou final (un peu moins bref tout de même chez l’Echasse blanche !) avant de se séparer.
Accouplement d’Avocettes élégantes
Après bien des parades, dans les jours suivants, les premières pontes auront lieu sur les îlots aménagés à leur attention aux postes 1, 2 ou 3. Là aussi ce sont les femelles qui choisissent l’emplacement du nid sommaire – une cuvette de sable sans fioriture, mais à l’hydrométrie très particulière – après bien des propositions du mâle. Tout est toujours question de choix… et plus si affinité !
Les échasses sont elles aussi de nouveau venues dans notre région. Cette espèce était observée de manière irrégulière dans notre région au 19ème siècle. Un couple a niché en 1849 dans les dunes de Saint-Quentin-en-Tourmont. Les sécheresses sévères dans le bassin méditerrannéen faisaient “remonter” des couples vers le nord de l’Europe. Enfants, ces “années à échasses” nous faisaient foncer en vélo vers le littoral pour essayer de voir ces élégantes aux pattes roses. Depuis 1997, elle se reproduit maintenant régulièrement sur les marais littoraux mais aussi dans l’Oise et l’Aisne, notamment dans les bassins de décantation des industries agroalimentaires qui font office de lagunes aux faibles niveaux d’eau favorisant les insectes de surface. Lors des inondations de 2001, des couples se sont même installés dans des dépressions inondées en grandes cultures. Comme l’Avocette, c’est une espèce qui recherche les milieux pionniers riches en invertébrés. Les années au printemps froid, les femelles ne déposent même pas de ponte faute de ressources alimentaires disponibles…
Accouplement d’Echasses blanches
Texte : Philippe Carruette / Vidéos : Antoine Hennion / Illustrations : Alexander Hiley


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