Heureuse qui, comme la goutte, a fait un beau voyage…
La pluie est arrivée sur la Picardie littorale, enfin… après deux mois et demi d’attente ! Il pleut des gouttes d’eau, mais combien ?
“L’Homme compte tout : les espèces, ses semblables, les poissons de la mer et les étoiles du ciel… mais pas les gouttes d’eau. Nous aurait-il oubliées ? Oublier ce qui donne la vie, quel manque de bienveillance ! Pourtant j’abreuve qui veut : plante, animal, sol et même humain qui donne des noms à tout. J’efface et je lave en un instant d’une ondée toute la poussière et les taches du monde. J’atténue la sécheresse des cœurs et des lieux. Certes je peux déborder, noyer, submerger, mais je rends toujours ce que j’ai pris… Pourtant moi, je suis unique et magique, je suis venue de la mer, née dans les nuages et dans le ciel comme les grains de sable ou les grains de sel…
Cette fois, j’ai eu tout de suite de la chance, moi la goutte de pluie : je suis tombée non pas dans le monde sombre et invisible de la terre, mais dans le monde dynamique, voyageur et bien visible d’un fleuve de Picardie maritime. Me voilà, en plein automne, à Fontaine-sur-Maye, dans le Ponthieu, aux sources du cours d’eau de la Maye. Je ruisselle, je danse dans un mouvement continu. De goutte, je suis devenue flot grâce à mes innombrables consoeurs, pour dévaler avec constance vers un destin inconnu. Durant 37 km, je traverse des prairies, bois, bocages, et champs verdoyants ; mais aussi onze villages dont certains aux noms d’eau qui me rendent hommage comme, Régnières-Écluse ou Rue… et leurs châteaux, puits, ponts et maisons toutes elles aussi uniques. Des petits ruisseaux aux noms enchanteurs des Isles, de Becquerelle, de Favières se joignent à moi. Vous humains, qui ne me comptez pas, avez voulu me rendre plus sage lors de mon voyage, en faisant des canaux bien rectilignes sur la fin de mon cours en pays Marquenterre. Depuis la nuit des temps, l’Homme a toujours voulu s’installer où je coule.
La fin de mon voyage de goutte d’eau unique et magique arrive avec tous les miens. Je m’élance dans mon estuaire au goût subtilement salé, les 7000 hectares de la baie de Somme ; je retrouve mes origines… dans un voyage maritime. Mais je ne suis pas la seule voyageuse. Des centaines de limicoles (petits échassiers) se pressent aussitôt sur les vasières mises à nu. Bécasseaux nés au nord du cercle polaire, chevaliers des bords de la Baltique, Courlis cendrés de Norvège ou Huîtriers pies des Pays-Bas… Une seule raison : cet estuaire est inscrit dans leur mémoire comme un lieu incontournable de halte migratoire. La mémoire de l’eau, des zones humides. Moi, goutte d’eau douce mélangée aux eaux salées, je deviens saumâtre et crée ainsi une richesse du vivant là encore unique. À marée basse, la manne d’invertébrés, crustacés, mollusques va donner toute l’énergie nécessaire aux oiseaux pour poursuivre leurs migrations. Comme moi, la goutte d’eau, ils partiront dans le ciel un jour, demain, dans un instant pour perpétuer le grand voyage de la vie… pour notre vie. Heureux qui, comme la goutte, va faire un beau voyage !”
Texte : Philippe Carruette / Illustration : Clément Parissot
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